Les genres les plus débridés
Aux cimaises de leurs galeries improvisées, les Incohérents exposent
tout et n’importe quoi et surtout ce
qui fait rire à cette époque : caricatures, satires
politiques et satires de mœurs, parodies tant des peintres pompiers que
des impressionnistes.
Ces œuvres, nées du rire grinçant et de l’inattendu,
sont multiformes, mais l’on peut distinguer quelques grands courants dans
les productions incohérentes.
Caricatures
La liberté de la presse obtenue en juillet 1881 a déchaîné
la créativité des dessinateurs de presse en général
et des Incohérents en particulier.
La caricature vit alors un âge d’or, libérée de l’obligation
de faire figurer l’accord du caricaturé à côté
de sa caricature.
Le portrait-charge, s’inscrit dans la mode des « personnalités
du jour », et foisonne dans les illustrés.
Le principe consiste à exagérer jusqu’au grotesque un trait
physique ou moral marquant. C’est ainsi que l’on retrouve aux Incohérents
Jules
Lévy doté d’une généreuse dentition, ou
Albert Wolff, chroniqueur célèbre, avec un corps de loup en
traduction de son nom allemand. Parfois la charge prend du relief : Louis Veuillot,
au visage grêlé, est peint sur écumoire par Luigi Loir ;
M.
de la Pommeraye, conférencier, est représenté installé
à une véritable table de bois sur laquelle est posée un
verre d’eau sucrée ; et dans sa série de statuettes charge
de 1884, Paul Bourbier ne cache rien du regard divergent de l’acteur Lassouche.
Satire
La caricature ne s’intéresse pas qu’aux individus, mais aussi
au milieu dans lequel ils évoluent. Elle est de ce fait étroitement
liée à la vie quotidienne. Des expressions populaires émaillent
ainsi les expositions incohérentes : « Pschutt » pour snob
ou « V’lan
» pour chic. La femme est également un sujet privilégié
des incohérentes : mythique Vénus moderne, paysanne, actrice,
prostituée, elle incarne une fin de siècle qui s’amuse.
Henri Gray s’en est fait une spécialité. Parmi ses productions
remarquées :"La
Marchande de pommes" qui mêle ses charmes à sa marchandise,
ou "Les
qualités de la femme", charge suggestive des attraits appréciés
chez le sexe faible.
Loin de toutes ces futilités, la vie parisienne présente des aspects
moins réjouissants dont les Incohérents parviennent pourtant à
sourire, en particulier la
morphinomanie.
Observer la vie quotidienne amène inévitablement à se pencher
sur les événements politiques. Parmi ceux qui seront pris le plus
souvent pour sujet par les Incohérents on relève La
crise du Panama, déclinée sur tous les tons. L’honnêteté
des politiques
est aussi mise à mal.
L’irrespect pour la religion n’est pas trop pratiqué, malgré
quelques titres redoutables tels que "La
foi en Dieu seule soutient". Les autres créations prenant comme
sujet des saints ou des moines ont plus l’ambition de faire rire que de
blasphémer. Ainsi du "Saint
Denis se rasant" de Habert ou du"Moine"
de Mesplès à qui le cireur demande s’il doit cirer le pouce.
Parodie
Art académique ou nouvelles écoles, personne ne trouve grâce
aux yeux des Incohérents. Ils parodient l’organisation des salons
officiels : le jury est tiré au sort, tous les tableaux sont admis, les
médailles sont en chocolat et les catalogues farfelus. Les artistes reconnus
deviennent têtes de turcs. Puvis de Chavannes en particulier se voit parodié
à de nombreuses reprises : "Le Bois sacré cher aux Arts et
aux muses", reconnu comme manifeste de la génération symboliste,
devient aussi "Cher aux menuisiers" pour Karlutain en 1884. "Le
pauvre pêcheur" est dans l’embarras et affublé d’un
odorant hareng saur par Emile Cohl, et les Incohérents se disent «élèves
du Vice de Chavannes» ou «élève de Pubis
de cheval».
Henner voit sa "Nymphe qui pleure" (1884) gagner des cheveux véritables
ou une histoire qu’on ne lui soupçonnait pas : "Véritable
fausse nymphe" de M.Henner (Traby, 1889),"La
nymphe qui pleure parce qu’elle a perdu sa tante" (N.Nair, 1884).
De son côté, l’incohérent B.Nard interprète
à sa manière le "Portrait de Mme Jourdain" de Besnard
dont la couleur jaune dominante lui laisse à penser qu’elle a recours
aux services d’un pharmacien (1884).
Les nouvelles tentatives artistiques sont pareillement raillées par les
écoles incohérentes : peinture
mouvementiste, école excursionniste, peinture intentionniste, peinture
collectiviste …
Jouant sur l’amateurisme revendiqué de leurs exposants, les Incohérents
excellent par ailleurs dans l’art simpliste permettant de passer outre
les difficultés techniques : brouillard envahissant, obscurité
totale, premier plan dissimulant le reste de la scène, cadrage
particulier choisi pour n’avoir pas à composer une scène
trop complexe, détail
pour le tout, miroirs « portrait de tout le monde ». Le procédé
culmine en 1884 avec la série de monochroïdes d’Alphonse Allais,
parmi lesquels la désormais célèbre "Récolte
de la tomate sur les bords de la Mer Rouge par des cardinaux apoplectiques",
et l’immaculée "Procession de jeunes filles chlorotiques par
temps de neige". Le simplisme de ces compositions tend surtout à
se gausser des impressionnistes et des nouvelles tendances picturales. Bref,
les incohérents ne souhaitent que dérider un public rassasié
d’ «art bassinant».
Facture
La tendance parodique des incohérents réside aussi et surtout
dans le refus des sacro-saintes techniques picturales. Les formats sont extravagants
(12 mètres de long pour une peinture simili-historique de Caran d’Ache
; 1,50 m de hauteur sur 20 cm de largeur pour une autre au bas de laquelle un
ver de terre se meurt d’amour pour une étoile située dans
la partie supérieure). Les compositions sont peintes sur des supports
peu orthodoxes : écumoire, chemise,
cervelas à l’ail, papier
de verre, balai, voire sur le cheval vivant peint aux couleurs nationales
et exposé en 1889.
Le comble du modernisme artistique est alors représenté par le
pointillisme. Pendant ce temps les incohérents exposent des aquarelles
à l’eau de Seltz, et des natures cuites, des tableaux
en pain, en petits
pois, en tabac,
des sculptures sur gruyère... Ils agrafent du tulle
sur leurs compositions, leur adjoignent des perruques,
du chocolat, des timbres-poste et réalisent à l’occasion
de véritables chefs-d’œuvre tels que le Tableau
démontable pour petits appartements ou villégiatures d’Emile
Cohl dont chacune des neuf parties constitue un tout en soi et l’ensemble
réuni une scène de genre ; ou encore une allégorie de "Poser
un lapin" montrant un couple devisant à la terrasse d’un café,
de la bouche du monsieur partant une ficelle reliée à l’extérieur
de la toile au cou d’un lapin vivant grignotant des carottes…Ensuite,
les Incohérents réinventent les genres : nature
très morte, peinture demi-sel, néo-relief, eau excessivement
forte, bas relief à l’ail et à l’huile pour salade
frisée… C’est l’art tout entier qui est désacralisé
jusque dans ses méthodes.
Calembour et absurde
Le berceau des Incohérents fut un club littéraire. L’origine
de leur goût pour le jeu de mots vient sans doute de là. Les notices
des catalogues sont truffées de calembours plus ou moins heureux, tout
autant que leurs œuvres. Le titre se suffit souvent à lui seul.
Dans ce catalogue figurent des jeux de mots façon almanach Vermot tels
que la cruelle "Vieille
qu’on presse" (Olivier, 1884),"les
Dix manches gras" (1889), "le
Porc trait" par Van Dyck (Bridet, 1884).
Certains titres sont moins directement compréhensibles et jouent sur
les homonymies. On trouve ainsi "Le
vieux et le neuf" (1886),"Eiffel,
le plus grand homme de l’Exposition universelle" (1889), ou "L’affranchissement
des esclaves" (1889).
Les incohérents se servent aussi du procédé du «
pied de la lettre ». Emile Cohl représente un "Leader
parlementaire" ayant l’oreille de la Chambre et l’Assemblée
pendue à ses lèvres, puis un "Général
hors cadre" dont le statut se résume à pendre lamentablement
en dehors de son cadre…
Le calembour sert également à poursuivre les attaques contre l’art
classique : la Vénus de Milo se voit doter d’un mari dit "
Vénus
demi-lot" (1886) puis d’une cousine "Vénus
des mille eaux" (1889).
Le procédé n’est pas nouveau. Mais aux Incohérents
la caricature gagne une troisième dimension : "Les dix manches gras"
sont des manches d’outil enduits de graisse, et les détournements
de la Vénus de Milo sont autant de sculptures travesties. Il s’agit
là encore uniquement de provoquer le rire : « Le sérieux
abrutit, la gaieté régénère », assure Lévy
dans Le Courrier Français dès 1885.
En favorisant le détournement de la logique et du bon sens synonymes
d’ennui, les Incohérents s’avèrent aussi, a posteriori,
de troublants prophètes de l’art moderne.