Mais qui sont donc ces incohérents
... qui surprennent Paris entre 1882 et 1893 ?

A vrai dire n’importe qui, par principe : tout le monde pouvait exposer à condition de se garder du sérieux et de l’obscénité. Chacun pouvait ensuite espérer remporter une des médailles en chocolat attribuées aux lauréats tirés au sort. Les participants s’appelaient Dada, Zipette, Troulala et se disaient « élève des lapins » ou « élève de son propre talent ».
Mais derrière les pseudonymes les plus extravagants il n’est pas rare de découvrir des signatures célèbres telles que celles de Toulouse Lautrec, Caran d’Ache, Alphonse Allais. Chaque exposition attire 100 à 200 exposants. Certains sont des fidèles, d’autres ne tenteront qu’une fois l’expérience. Au total environ 650 « artistes » exposeront aux Incohérents.
Sous la houlette de Jules Lévy, inventeur et animateur du mouvement, se retrouvent rapidement des personnalités gravitant dans le monde de la presse, des arts et du spectacle : écrivains, comédiens, chroniqueurs, caricaturistes, musiciens… Leur métier est d’amuser, ce qui est aussi le but des arts incohérents : restaurer la gaîté française étouffée par le pessimisme fin de siècle.

Hydropathes et Chat Noir
Emile Goudeau dont on retrouve le nom parmi les exposants en 1882 et 1883 est aussi et surtout le créateur du club des Hydropathes qu’il fonde en 1878. Celui-ci accueillait sur des scènes improvisées dans les cafés parisiens, des célébrités encore insoupçonnées qui déclament leurs œuvres en public. Charles Cros, Paul Bourget, Maupassant y font leurs premières armes. Les meilleurs pièces étaient publiées dans L’Hydropathe, journal du cercle.
Mais, un jour de 1880, les « fumistes » du groupe, menés par le trio Jules Jouy-Sapeck-Alphonse Allais, font éclater pétards et feux d’artifice. Goudeau dissout alors le club. Pendant un temps président des Zutistes, il gagnera le Cabaret du Chat Noir que Salis inaugure à Montmartre.

Confronté à cet éparpillement, Jules Lévy, un ancien de la troupe, décide de donner à ses ex-compagnons hydropathes une occasion de « rigolade sans méchanceté », et c’est ainsi que naquirent les Arts incohérents.
Hydropathes, membres du Chat Noir et autres transfuges des Hirsutes constituent donc le noyau initial des Arts incohérents. Salis et Goudeau, mais aussi Henri Rivière, Mac Nab ou Georges Auriol.

Hommes de théâtre, et journalistes
Le Chat Noir n’est pas le seul fournisseur d’incohérents. Le théâtre y est aussi représenté par des acteurs, notamment des acteurs spécialisés dans un genre créé par Charles Cros : le monologue. Coquelin Cadet en tête, sociétaire de la Comédie français, fidèle incohérent et maître incontesté du monologue. Ou encore Galipaux, auteur d’un « Original de la cession du droit d’aînesse d’Essaü », assiette de lentilles exposée aux Incohérents en 1883.

Nombreux sont aussi les auteurs de comédie et de vaudeville. On ne compte pas moins de journalistes et autres « littérateurs »: Alphonse Allais, Paul Bilhaud, Guillaume Livet, Charles Clairville, Bertol Graivil, etc.
On recense également dans cette galerie de portraits, quelques actrices et chanteuses telles que Eleonore Bonnaire, chanteuse de café concert (qui remportera avec sa « Traversée de la Manche » la médaille de l’exposition des incohérents en 1886). Ou encore Berthe Mariani, Leontine Godin ou Léa D’Asco.

Ces gens de lettres et de scène ne savent pour la plupart ni dessiner ni peindre, mais ils manient avec adresse l’art des cartels qu’ils truffent de calembours et d’homophonies. Ils excellent également dans l’exposition d’objets quotidiens ou banals transfigurés, telle la succulente « Terre cuite (pomme de) » d’Alphonse Allais en 1883.

Dessinateurs et peintres
Un groupe fidèle d’illustrateurs de presse et d’affiche constitue dès le départ le gros de la troupe incohérente. Ils travaillent pour la plupart dans les mêmes journaux. Les pièces qu’ils exposent aux incohérents sont dans la lignée de leurs productions habituelle et s’intègrent notamment très bien dans les restitutions données dans la presse sous forme de gravures. Henry Gray portraiture les belles parisiennes, Henri Pille fait de la gravure simili-historique, Georges Lorin met en scène un Pierrot lunaire d’actualité .

Certains cependant sortent des sentiers battus : Caran d’Ache et ses adjonctions de voilage ou de plumet dans ses compositions militaires en particulier, mais plus encore Emile Cohl.
A côté de caricatures traditionnelles, Emile Cohl exploitera une veine parodique (« Le pauvre pêcheur dans l’embarras »- peint sur tambourin et agrémenté d’un hareng saur - parodie Puvis de Chavannes) ou proprement incohérente (« L’abus des métaphores » prendra au pied de la lettre 17 expressions populaires pour les transcrire en 3 dimensions).

Parallèlement des artistes établis viennent s’encanailler aux Incohérents : Luigi Loir, Eugène Mesplès, les frères Cain, Antonio de la Gandara, Charles Angrand. Des graveurs et des peintres professionnels répondront également à l’invitation plus ou moins régulièrement et avec des fortunes diverses.