Autres parentés
Ce que nous apprennent surtout les Arts incohérents, c’est que
le rire crée une distance salutaire et inventive, capable de briser bien
des a priori. Ainsi, Alphonse Allais en poussant à l’extrême
la caricature et la parodie de l’impressionnisme réunira dès
1883 une série de monochroïdes,
première systématisation d’un genre qui fera flores plus
tard.
On retrouve par ailleurs à de nombreuses reprises dans l’art moderne
et contemporain des parentés. Notamment par le recours au calembour et
au dérisoire : le mouvement Panique,
le Daily
Bul belge, Présence
Panchounette (« terroristes niais » qui ont parodié une
« future avant-garde » pendant une quinzaine d’années
avant de se saborder en 1990), François
Morellet (« rigoureux rigolard » admirateur d’Alphonse
Allais). Le calembour par son détournement de sens n’a pas d’âge
et tend un fil entre les siècles. Raymond Hains se disait « bouffon
qui fait de l’art expérimental », les Pièges
à mots de Daniel Spoerri interprétèrent dictons
et proverbes au pied de la lettre. La parodie est aussi une ressource pour Christian
Zeimert et Présence
Panchounette.
Le recours à l’éphémère qu’inaugure
les Incohérents par le choix de matériaux inconservables (gruyère,
pain, petits pois ou cheval vivant) se généralisera après
les années 1960 : tableaux piège de Spoerri, happenings des années
70, emballages de Christo et nombreuses actions des nouveaux réalistes
de manière générale. A force de chercher des solutions
nouvelles les artistes modernes se rendront finalement compte que toutes ont
peut-être été épuisées. On parlera d’art
pour tous, tous pour l’art, d’a-art, d’anti-art, de non-art.
« Nous ne faisons pas de l’art », déclare de son côté
Jules Lévy en 1886 pour désamorcer les critiques.
Pour autant les Incohérents n’ont pas inventé l’art
moderne, comme l’ont soutenu certains. Disons plutôt qu'ils ont
eu des intuitions qui les ont dépassés, leur révélateur
étant l’humour.
On ne soulignera jamais l’importance du regard porté sur une œuvre
pour en forger son importance et sa renommée. « C’est le
regardeur qui fait le tableau », ainsi que le faisait remarquer Duchamp.
Et le public de la fin du XIXeme siècle ne pouvait considérer
des monochromes et des sculptures sur gruyère comme des œuvres avant-gardistes,
susceptibles d’annoncer quoique ce soit.
Les Incohérents, nébuleuse improbable, sont une caricature d’avant-garde,
n’ayant jamais rien revendiqué ni théorisé.
L’incohérence, comble de l’avant-garde ? Après tout,
l’avant-garde par définition se consume dès lors que le
public l’accepte, la classe, la digère. L’incohérence
n’a jamais été reconnue en tant que mouvement artistique.
En cela, peut-être incarne-t-elle au point extrême et dérisoire
la pureté même de ce que l’on peut entendre par concept d’avant-garde.